Dix-huit ans avant cent
Traduction: Milena Byczkowska
Ceci est l’histoire d’un homme qui fuit la vieillesse…en courant. Il prouve ainsi que le sport n’est pas qu’une affaire de médailles et de trophées – dont il en possède une centaine – mais avant tout une question de caractère. Ses amis lui ont conseillé de dire qu’il avait dix-huit ans à tous ceux qui doutaient de sa forme physique exceptionnelle pour son âge. Dix-huit ans avant cent.

Youtube: P. Petri „Całe życie w biegu”.
Le personnage principal du film « Forest Gump » a décidé, à un moment de sa vie, qu’il allait courir jusqu’au bout d’un chemin sans importance. Cela lui a tellement plu, qu’il prolonge son parcours en traversant encore tout le quartier, mais il reste toujours insatisfait. Alors il traverse tous les Etats-Unis en long et en large. Cette histoire est la meilleure métaphore de la vie de Zbigniew Petri. Le jeu de la course, une fois commencé dans sa jeunesse, ne s’arrêtera jamais pour lui. Né en 1931 dans les confins orientaux, il déménage après la guerre à Cracovie. C’est là que, encore jeune garçon, il s’inscrit au club de football local Cracovia Cracov. Ce fut alors un tournant de sa vie : ses entraineurs, remarquant ce garçon frêle et de petite taille, perçoivent en lui un potentiel exceptionnel pour la course. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’ils allaient complètement changer l’avenir de Monsieur Zbigniew, pour qui le sport est rapidement devenu une passion qui perdure encore aujourd’hui. Une passion des plus sincères, non entachée par le désir de gloire ou grand succès. Petri a toujours eu l’habitude de courir, il court encore aujourd’hui et il continuera à courir, laissant ses coupes et médailles se reposer tranquillement sur ses nombreuses étagères. Malgré tous ses succès, un seul temps de course reste gravé dans sa mémoire : lors de ses premiers Championnats Juniors, il a parcouru 1 500 mètres en 4 minutes 27,4 secondes.
Il a poursuivi ses études à Gdańsk avant d’être affecté à un poste à Gorzów. Très vite, il est devenu un symbole, non seulement de cette ville, mais aussi de toute la voïvodie de Lubusz, où il a largement contribué à la popularisation de la course à pied. Avec cet objectif en tête, il a fondé en 1982 le Lubuski KlubBiegacza. Grâce à cette initiative, Gorzów en est venue à organiser jusqu’à quinze courses par an. Selon Monsieur Petri, c’était le seul domaine dans lequel la ville était, à une époque, quinze fois meilleure que Zielona Góra. Le Lubuski Klub Biegacza existe toujours, et plus d’une centaine de personnes y sont passées au fil des années. Aujourd’hui, l’élan du club s’essouffle quelque peu, mais selon son fondateur, ce n’est pas si mal. Avec l’essor de la culture de la course à pied et la multiplication des événements organisés, le soutien aux athlètes est devenu moins essentiel. Désormais, ils préfèrent choisir individuellement leurs compétitions et ne ressentent plus le besoin de s’intégrer à un groupe ou de se mesurer à une concurrence directe.
Monsieur Petri vit toujours à Gorzów*, menant une vie rythmée par les voyages. Sa passion l’a conduit à participer à trois reprises aux Championnats d’Europe des vétérans, à Potsdam, Århus et Poznań, où il a décroché d’excellents résultats. Ses autres grands défis ont été les marathons. À ce jour, il en a couru vingt, notamment à Varsovie, Stockholm, Paris et Hambourg. Quant à ses succès internationaux, ils sont trop nombreux pour les énumérer. La raison est simple : même Monsieur Petri en serait incapable.
En plus de défendre nos couleurs à l’international, notre athlète a également décidé de régner sur les courses nationales. Il a participé aux Championnats de Pologne des vétérans, à la fois au stade (15 fois), en salle (5 fois) et en cross-country (5 fois). Mais ce sont ces deux chiffres, simples en apparence, qui témoignent le mieux de la gloire et de la grandeur de Monsieur Zbigniew : pendant sa carrière de vétéran, il a remporté quatre-vingt-neuf médailles, dont cinquante et une en or. Cela lui a pris une vingtaine d’années. Pour comparaison, durant cette même période, les athlètes polonais ont remporté au total soixante-seize médailles lors des Championnats du Monde et d’Europe d’athlétisme. Cependant, ce genre d’informations intéresse peu Monsieur Petri. Il court, tout simplement, parce que c’est sa passion.
Un jour, les membres du Lubuski Klub Biegacza ont eu l’idée de réaliser quelque chose d’exceptionnel, quelque chose qu’ils n’oublieraient jamais de leur vie. L’idée est venue de Varsovie, où les habitants de la capitale ont proposé d’organiser une course en mémoire de ceux qui sont morts pour la patrie. La réaction des membres du club, et en particulier de son fondateur, a été immédiate. Ils ont tout suite pensaient à un parcours reliant Gorzów à Monte Cassino, un lieu de mémoire d’une grande importance pour la Pologne. Trois semaines de course, vingt kilomètres par jour, quelques transports rapides… et l’objectif a été atteint, tout en repoussant encore les limites de l’endurance humaine.
Par son métier, il est professeur de mathématiques. En même temps, il est toujours entouré de chiffres : les temps, les positions, les dates, les numéros des athlètes. Il aime ça. Sinon, il n’aurait pas eu l’envie d’organiser, le 20.02.2002 à 20h02, une course avec 202 participants. Mais bon…cette dernière n’a pas vraiment fonctionné, car il y avait quelques personnes non invitées. Lors d’une conversation sur son travail, Monsieur Petri évoque la silhouette de Jerzy Cwojdziński, le fondateur de la course Żakowski, qui a lieu chaque année à Gorzów. Ils partageaient tous les deux la passion de la course à pied et de la matière qu’ils enseignaient.
Lorsque Robert Kubica est retourné à la compétition après son accident malheureux et la perte de mobilité de sa main, beaucoup le prenaient pour un fou. Lorsque Karol Bielecki a décidé de jouer au handball avec un seul œil, il était traité de „barjo”. Quel surnom peut donc mériter une personne qui, après une opération oculaire compliquée, a décidé de participer à la course de Bachus à Zielona Góra, dont la particularité est qu’elle se déroule la nuit sur une distance de 10 km? Mais cela n’est encore rien, comparé à ce que cette personne a accompli auparavant : la course de nuit entre Gorzów et Grudziądz. La météo n’est pas au rendez-vous : un orage éclate. La pluie et les éclairs ne font pas peur à cette bande d’intrépides. Leur temps n’est pas si mauvais lorsqu’ils franchissent la ligne d’arrivée, mais ils ne croisent pas les organisateurs de la course. Même eux ont abandonné leurs postes! Cette personne évoquée ci-dessus, c’est bien évidemment Monsieur Zbigniew Petri. Voilà, c’est lui : un homme exceptionnel, unique, qui m’a montré ce que j’aimerais être dans soixante-quatre ans. J’aimerais alors faire ce que j’aime et que mon corps défie le temps, comme le fait Monsieur Zbigniew. En même temps, je me suis rendu compte à quel point cette tâche est difficile. Heureusement pour moi, elle n’est pas plus facile pour le reste de la société.
*Zbigniew Petri est décédé le 6 janvier 2016 à l’âge de 85 ans.