Bratislava flotte dans les nuages
Traduction: Milena Byczkowska
Ce qui est le plus beau à Bratislava ce sont ses nuages. J’y suis restée un mois et je ne sais pas si c’est toujours comme ça, ou peut être que j’ai eu la chance d’y passer pendant les jours de mai exceptionnels, mais, ces nuages blancs, tout moelleux, qui glissaient si bas qu’ils semblaient d’entrer dans des appartements des derniers étages donnaient l’impression de quelque chose d’extraordinaire. Comme si le ciel allait tomber sur la cité. Comme si la plus grande cité post-communiste de l’Europe centrale flottait dans les nuages.

Photo: A. E. Furtak | Bratislava, Petržalka, mai 2019
La ville de Cracovie. A cent kilomètres de la frontière slovaque. C’est déjà la cinquième librairie. Là encore rien sur Bratislava. Prague, Budapest, Vienne – et apparemment rien d’intéressant entre les trois. J’y trouve qu’un seul guide Michelin sur la Slovaquie et un autre, général «République Tchèque et Slovaquie» portant plus sur le tourisme de montagne. Et il y en a qu’un seul exemplaire de chaque ! Même la Slovénie a un meilleur tirage. Parmi les cartes du monde j’ai trouvé le Mexique et la Californie, mais pas la Slovaquie, en parlant même pas de Bratislava.
Quant aux sections linguistiques, j’y reviens aussi les mains vides. Peut-être le polonais est-il si proche du slovaque que personne n’investit dans des supports linguistiques ? Dans cette chaîne de librairies carnassières, où je me suis promis de ne plus dépenser un seul centime, je trouve un petit exemplaire de poche des conversations slovaques, encore le seul et il est soldé de vingt-cinq pourcent. Après une brève hésitation, je me dirige vers la caisse. Je me dis que ma position est tellement désespérée que je n’ai pas le choix que de soutenirce commerce carnassier.
Les prévisions météo pour l’Europe diffusées par la télé polonaise, française et anglaise suggèrent également qu’entre Prague, Vienne et Budapest il n’y a rien. Ni soleil, ni nuages, ni même un point symbolique. Où est-ce que je vais ? Vers la capitale européenne fantôme ?
C’est le long week-end du mois de mai et le train de nuit entre Berlin, Budapest et Vienne est rempli de touristes. Je monte à Wroclaw. Quelques personnes restent debout dans le couloir, alors qu’elles ont payés leurs places – dans les guichets ils ont vendu trop des billets – comme me l’explique la conductrice du train. C’est toujours comme ça avec les trains internationaux, il n’y a pas d’informations fiables sur le nombre de voitures en service. Mais apparemment aujourd’hui ce n’est pas si mal – il ne manque qu’une dizaine de sièges, parfois ce sont des voitures entières. Alors, vive l’ambiance – il est possible de se rendre à Bratislava à bord d’un train de nuit fantôme.
Je ne connais pas grande chose de la Slovaquie, j’espère être instruite. Vu la proximité géographique, je me prépare à être ridiculisée pour mon ignorance, et ça me gêne. Je suis prête à découvrir les nombreux exemples de la singularité de la Slovaquie, ainsi que l’importance de son histoire et de sa culture. Je suis arrivée avec mon sac à dos moitié vide, mais j’espère d’en retirer beaucoup. J’écouté… Personne ne se lance…alors c’est moi qui vais ouvrir un sujet.
Les Polonais aiment appeler leur pays le centre de l’Europe. Cependant, si on regarde la carte, il est plus logique de localiser ce centre en Slovaquie – elle se situe à mi-chemin entre l’Est et l’Ouest, et entre le Nord et le Sud, avec le Danube qui passe par ici, le plus grand fleuve d’Europe*. Sur cette partie de Danube à Bratislava, se trouvait le rideau de fer, sa partie la plus étroite, et pour de nombreux audacieux elle paraissait possible à traverser à la nage. Ce lieu d’évasion de l’Est vers l’Ouest s’appelle Devínska Nová Ves et aujourd’hui constitue un quartier de Bratislava.
J’imagine qu’en Pologne un endroit comme ça aurait l’importance de la Westerplatte – un lieu de mémoire nationale où l’on dirige tous les touristes étrangers. Devínska Nová Ves est le symbole d’un rêve impossible à réaliser, d’un acte de désespoir ou de courage ; le symbole d’une Europe qui est restée divisée pendant un demi-siècle, le symbole qui est toujours porteur du sens. On frémiten visitant ce lieu, en voyant les horribles miradors en béton, qui font penser à des postes de surveillance de prison, les énormes lanternes, le courant froid et sombre du Danube, la forêt du côté autrichien et le mémorial dédié à ceux qui sont morts d’une balle dans le dos ou à l’arrière de la tête, sans jamais atteindre l’autre rive.

Photo: A. E. Furtak | La partie la plus étroite du Danube dans le rideau de fer, d’est en ouest, de l’autre côté de l’Autriche.

Photo: A. E. Furtak | Devínska Nová Ves, monument à la mémoire de ceux qui sont morts en essayant de passer de l’autre côté du rideau de fer.
Je prends une photo de ce monument. Quelques années plus tard, l’un des professeurs d’histoire polonais, spécialisé en sujet de la réconciliation européenne, en la voyant, demandera ce que c’est comme monument. Mais c’est juste une digression. Moi, j’ai appris l’existence de ce lieu par un guide touristique, et toute prête à la discussion, je suggère ce sujet à un Bratislavien : « Peut-être je devrais voir Devin ? ».
– Si tu as le temps, vas-y. Il y a des ruines de château – j’entends la réponse.
– Et à Bratislava ?
– Ici il n’y a pratiquement rien à voir. Tu peux aller voir un autre château, mais que de l’extérieur. Ça ne vaut pas la peine d’y entrer parce qu’il est vide. La meilleure chose à faire c’est d’aller à Vienne, d’ici ce n’est pas loin et pas cher.
Nous travaillons ensemble comme bénévoles pour l’organisation du Championnat du monde de hockey sur glace** et ceci est un domaine où la Slovaquie ne peut pas minimiser sa grandeur. C’est ainsi que je vois les choses. Un évènement international de la plus grande importance ; par comparaison, ce genre de manifestation a été organisé en Pologne il y a quatre décennies et seuls quelques pays européens sont capables d’organiser une telle chose. Alors je m’attends à tirer des leçons en matière de professionnalisme et de spectaculaire, et de gagner de l’expérience à la hauteur des normes mondiales.
L’équipe russe est particulièrement impliquée dans les préparatifs de championnat. Des hommes baraqués en survêtements rouges, équipés des perceuses démontent un panneau « Slovan Bratislava ». Le plus grand vestiaire dans l’un des stades d’hiver le plus importantes de Slovaquie a été attribué à l’équipe Russe. Normalement, il est utilisé par le club de capital. A la place de la plaque portante son nom, l’équipe russe accroche la sienne « krasnaja maszina ». J’imagine si les Russes aurait démonté quelque chose au stade National de Varsovie. Cela pourrait marquer la rupture des relations diplomatiques avec la Russie, tandis qu’en Slovaquie cela ne gêne personne – nos invités donc leurs vestiaires.
Plus tard, quand les matchs vont commencer, on sera interdit d’y aller – de passer devant les vestiaires en général. Les vestiaires des joueurs de chaque équipe font partie de la zone accessible uniquement avec un badge qui a une lettre spéciale ; cette zone est gardée de tous les côtés par des impressionnants agents de sécurité en costards. La buanderie située juste à côté de patinoire d’entrainement appartient à cette zone. On arrive à y entrer. Nous avons été en voié là-bas pour bosser. Le boulot est trop bien, il consiste en grande partie à attendre que les machines à laver finissent de tourner, pour ensuite plier des serviettes. Pendant ce temps-là nous pouvons regarder tranquillement les entrainements des équipes qui jouent le soir même. Pour y accéder, il faut passer par plusieurs bornes de contrôle qui mènent aux zones suivantes. Vu que le patron de la buanderie fume, il cherche toujours à ouvrir la porte de secours à côté de l’entrée de la patinoire. Pour s’assurer qu’elle ne se referme pas en claquant, l’empêchant de revenir, il la bloque avec une brique. Ainsi, il laisse un petit passage qui reste sans aucune surveillance. Il est utilisé par des bénévoles, managers et des joueurs de LNH qui s’y croissent on se saluant chaleureusement tout au long de la journée.

Photo: A. E. Furtak | Patinoire d’entraînement, Zimný štadión d’Ondrej Nepelu à Bratislava, vue de la buanderie.

Photo: A. E. Furtak | Patinoire d’entraînement de l’équipe nationale tchèque, Zimný štadión d’Ondrej Nepelu, Championnats du monde de hockey sur glace, Bratislava 2019, vue du dessus de la baunderie.
Le souvenir de cette fissure dans un lieu sous haute surveillance m’a incité à terminer ce texte, cinq ans plus tard. Voici l’image, comment une communauté internationale peut fonctionner. Sans récit sur sa propre grandeur, sans montrer du doigt la place convenable, sans revendiquer son importance et sa raison, sans collectionner des titres sur les badges. Bratislava ne prouve rien à personne, ne regrette rien, n’essaie pas d’impressionner ou de prouver qu’elle est la meilleure. Au contraire, elle se réfère à ses voisins pour admirer leur majesté. Sa modernité n’exclut pas l’existence des vieux arbres, négligés depuis l’époque communiste, qui recouvrent avec un charme particulier tous ces vieux immeubles. Ainsi en descendant la rue principale, qui mène de la gare routière vers le vieux centre-ville, au milieu du bruit des moteurs de voitures, on entend le chant des oiseaux.

Photo: A. E. Furtak | L’une des rues principales de Bratislava, une ville où les branches ne constituent pas un danger pour la circulation.

Photo: A. E. Furtak | La vue des arbres de la ville fascine quelqu’un qui vit à Wroclaw au quotidien.

Photo: A. E. Furtak | Ces arbres n’ont pas été abattus pour élargir l’espace de restaurant.
Bratislava incarne le style de vie de la « slow city », une ville où l’on n’attend rien, où les feux rouges ne sont qu’une formalité quel’on les traverse en flânant. Il n’y a pas besoin de connaître les horaires des transport public, puisqu’au moment d’arriver à l’arrêt de bus ou de tram, il y toujours quelque chose qui passe. A Bratislava chacun se sent le bienvenu, comme si on pouvait enfiler ses pantoufles à tout moment et regarder des nuages tranquillement. Comment les linguistes polonais auraient analysé la signification de nom Bratislava ? Qu’il s’agit d’un éloge de la fraternité ? Je pense encore à une autre raison qui fait de Slovaquie le centre de l’Europe, l’idée de l’unité européenne se réalise ici de manière tangible – un dialogue sans mégalomanie et sans brouiller le présent par la glorification exagérée des monuments. Lorsqu’un autre nuage s’écrase contre mon balcon, je me dis que cette rêverie bratislavienne a quelque chose du rêve originel d’une Europe commune. Bratislava ne doit pas être un capital fantôme ; en vrai il est possible de la visiter en venant directement des nombreux endroits éloignés, sans correspondance.


Photo: A. E. Furtak | Bratislava, la collection de photographies « nuages au-dessus de la cité ».
Quand je regarde maintenant la météo pour l’Europe, je sais pourquoi Bratislava ne figure pas sur la carte : elle flotte dans les nuages. D’ailleurs, il est d’autant plus étonnant que dans les librairies polonaises il n’y ait pas de publications sur la Slovaquie, des ouvrages qui nous permettraient de la comprendre et de la connaître, et pourtant ils sont indispensables parce qu’il s’agit, après tout, d’un pays complètement diffèrent.
* En termes de longueur, le plus grand fleuve d’Europe est la Volga, mais il ne traverse que la Russie et n’est donc pas aussi européen que le Danube, qui relie dix pays et qui est officiellement le deuxième plus grand fleuve d’Europe.
** Le championnat d’élite, a eu lieu en 2019.